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Avons-nous suffisamment peur ?

Editorial de Pierre-Olivier Monteil

In : Autres Temps, Cahiers d’Ethique Sociale et Politique, n°76-77, printemps 2003

Marées noires à répétition, manifestations récurrentes d'indices d'un probable réchauffement de la planète, annonce d'une première expérience - inquiétante, fût-elle imaginaire - de clonage humain... La question, à présent se pose avec insistance : à force de jouer avec le feu, serions-nous parvenus au stade à partir duquel l’idéal du Progrès risque de s’inverser dans ses effets, entraînant la destruction de la nature au lieu de sa maîtrise, menaçant, le devenir humain en croyant le servir ? Le moment est venu, en tout cas d'en appeler à une prudence minimale qui semble faire défaut aujourd’hui.

«Avons-nous suffisamment peur ?», pour le dire carrément, comme le fait Jean-Pierre Dupuy dans un ouvrage récent 1. L'auteur répond par la négative : nous n'avons pas assez peur du risque prévisible pour prendre toutes les mesures préventives qui s'imposeraient ; pas assez peur pour, à défaut de prévenir, agir avec les précautions nécessaires lorsque l’éventualité du danger ne peut être connue à l’avance. Nous nous condamnons dès lors à faire face à la catastrophe dans les pires conditions lorsqu'elle survient : en cédant à la panique.

En appeler ainsi à la peur du progrès technique, n’est-ce pas ajouter un motif de plus au sentiment d’insécurité qui ne cesse de se répandre aujourd’hui ? Oui et non. Car une peur peut en cacher une autre. Nous, modernes, avons peur en effet, mais plus souvent de nos semblables que des méfaits de la technique. Sans doute même est-ce par peur des autres, que nous sommes - par évitement - si enclins à compter sur les prothèses de la technique, au point de les sacraliser, de les croire infaillibles. En ce sens, alerter sur les dangers du Progrès ne revient pas à rajouter à la peur mais à la déplacer, en dénonçant notre aveuglement devant des risques plus réels que d'autres.

Le souci d'un « développement durable », plus respectueux de l'environnement et des relations sociales au sens large, qui se fait jour actuellement - y compris au sein des entreprises - constitue à cet égard un commencement de prise de conscience. L’avenir dira s’il constitue une réponse de fond ou si ce n’est-là qu'une vogue éphémère ne résistant pas à une conjoncture moins favorable 2. Il semble en tout cas prometteur de voir les milieux économiques s'attaquer aux myopies destructrices des marchés par des régulations conçues dans les termes mêmes de la logique financière et marchande : notation sociale et environnementale, fonds éthiques... La démarche apparaît d'autant plus crédible que les entreprises qui s’y engagent s'exposent publiquement et s'imposent, ce faisant, un devoir de cohérence sous le regard des actionnaires, des observateurs et des consommateurs.

Au-delà des acteurs économiques, la recherche d’une plus grande maîtrise du progrès « techno-économique » ne saurait évidemment se passer de l'action politique. II serait, par exemple, trop demander aux seuls pétroliers et autres constructeurs automobiles de sensibiliser les consommateurs à l’incidence de la consommation énergétique sur les évolutions climatiques. Le Conseil national du développement durable qui vient d'être constitué auprès du Premier ministre, avec pour mission de « traduire concrètement ce concept pour l’inscrire au coeur des politiques publiques et des préoccupations des citoyens », s'inscrit dans cette logique. Mais l’arbitrage entre intérêts antagonistes et la formulation des choix visant au bien public requièrent aussi la médiation de nos représentants. Il en va de même, à plus forte raison, de certains enjeux aujourd'hui inédits - conditions du diagnostic préimplantatoire, clonage humain...-, qui appellent débat sur ce que Jürgen Habermas a pu appeler une « éthique de l'espèce humaine 3 » et relèvent de la délibération démocratique, nationale et internationale. Autant d'enjeux qui mettent en évidence en effet la nécessité d'une gouvernance européenne et mondiale qui reste largement à inventer.

Dans cette perspective, quelques remarques. Premièrement : sur ces enjeux moins encore que sur d’autres, la délibération démocratique ne saurait être qu’une affaire de spécialistes. Le problème à cet égard tient à ce que, plus encore qu’en d’autres domaines, les sujets en cause ici prennent généralement au dépourvu le citoyen ordinaire : soit qu’ils remettent brutalement en question (modifications climatiques, pollution pétrolière...) des situations réputées maîtrisées , des techniques éprouvées ou des pratiques tenues jusque-là pour positives, incontestables et nécessaires ; Soit qu'ils résultent, comme le clonage, d’une soudaine avancée de la science qui nous confronte à une question inédite. Plus problématique encore : la question posée se présente comme portant sur les moyens, alors qu'on ne peut valablement y répondre qu’en référence aux finalités. Cela, alors même que nous sommes habitués comme consommateurs, notamment, à ce que l’évolution de l’offre devance, et même suscite, nos projets. L’obsession du « comment » a fait de nous des sous-développés du « pourquoi » : il nous revient d’y remédier d’urgence.

Deuxième remarque : les phénomènes qui nous occupent suivent des chaînes de causalité longues et complexes, dans l'espace et dans le temps. L'information dont le citoyen a besoin dans cette optique devrait donc lui permettre de mieux discerner la portée future de nos pratiques actuelles. Mais l'on ne peut que déplorer aujourd’hui le peu de poids et, semble-t-il, la régression de la réflexion prospective. Parallèlement, la propagation rapide des évolutions techniques à travers la planète et l'interdépendance des situations humaines à travers le globe ne s'accompagnent pas encore d’une prise de conscience par les populations concernées de la solidarité de fait qui les lie entre elles par delà les distances géographiques. Comment faire en sorte qu’un industriel texan s’intéresse aux effets de son activité sur les Indiens du Gange ou sur les plaines du Kenya autrement qu’à travers - au mieux - des stéréotypes exotiques ?

Troisièmement : il est à souhaiter pour la qualité des débats et des décisions en ces domaines que le politique prenne son temps. Loin de s’en remettre au jeu du marché ou au rythme des avancées scientifiques, il revient aux instances démocratiques de ralentir la cadence autant que nécessaire, pour mûrir les choix collectifs.. Devant l'emballement de la technique et des marchés, il nous incombe aujourd'hui, individuellement et collectivement, de marquer notre intervention humaine par notre capacité à ralentir, afin d’imprimer notre rythme propre aux événements.

Ces trois séries de préoccupations pourraient recevoir, en cadre national au moins, une traduction concrète sur le terrain des institutions démocratiques. On pense ici à la proposition d’un Bruno Latour tendant à réformer le Sénat pour en faire un lieu d’information mutuelle et de confrontation entre élus et scientifiques pour tout ce qui touche à ces « nouveaux territoires 4 ».

Cela étant, sur le fond, le pire n’est pas sûr. C’est bien la mythologie grecque qui nous raconte Prométhée enchaîné.

Ce que certains scientifiques - climatologues, généticiens ou autres - soulignent quant à eux, c’est la grande malléabilité de l’espèce humaine, qui s’affirme avant tout par son adaptabilité 5. Après tout, nos craintes d’aujourd’hui sont peut-être aussi peu fondées que la peur de l’An Mil ou que la frayeur qu’inspirait la vitesse du chemin de fer au XIXe siècle. Vu sous cet angle, nous n’en avons donc pas terminé avec l’exploration des possibles. À certaines conditions, bien sûr, on l’a dit. Mais, à moins privilégier la technique comme solution miracle à tous nos maux, sans doute parviendrions-nous à la désacraliser. Cela contribuerait à sortir du déni qui nous aveugle sur ses dangers, connus ou non, mais sans pour autant la diaboliser.

Car à trop noircir le trait, ne fonder l’action responsable que sur la prise en compte du mal possible constituerait une étrange actualisation de l’idéal du Progrès. Un tel horizon permettrait-il de continuer l’épopée humaine en s'y engageant autrement qu'à reculons ? Ce qui semble aujourd'hui à accréditer plutôt, et complémentairement, ce serait la possibilité de prévenir par la technique - entendue au sens le plus large : ingénierie institutionnelle et politique comprise- les méfaits liés à cette même technique. Comme l'écrivait Paul Ricœur dès 1960, « c'est (...) notre idée de la création qu’il faut enrichir jusqu’à lui faire englober et la méchanceté du mal et la gratuité de la grâce » 6.

(…).

1 Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002, dont nous rendons compte dans ce numéro. Voir aussi l'entretien paru dans Libération des 11-12 janvier 2003
2 Voir par exemple M. Villette, « Les bons principes ne survivent jamais aux circonstances défavorables » , Le Monde, 3 décembre 2002.
3 Cf. J. Habermas, L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? , Gallimard, cool. NRF / Essais, 188 p., 2002.
4 Voir B. Latour, « A nouveaux territoires, nouveau Sénat ». Le Monde, 10 janvier 2003.
5 Voir par exemple Edouard Bard : «Climat : vers un changement majeur ? ( Le Monde du 13 novembre 2002) et Jean-Yves Nau : « La nouvelle plasticité du vivant » (le Monde du 30 août 2002)
6 Voir P. Ricœur. « L'image de Dieu et l'épopée humaine ». Les Cahiers du Christianisme social, 1960, p. 114.