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Yves Cochet : Pétrole Apocalypse

- Fayard, 2005, 275 p., 19 €

Ce livre est un cri d'alarme et une exhortation à anticiper le choc qui s’annonce. Le pétrole va se faire rare, la demande dépassera l'offre, les prix s'envoleront et nos sociétés seront secouées d'une manière qu'il est difficile d'imaginer. Le pétrole était et est encore extraordinairement bon marché ; il a irrigué notre quotidien pendant cent ans et permis le développement rapide des pays industrialisés, mais la manne a des limites et l'ère du pétrole pas cher se termine. II faut s'en convaincre. Apocalypse ? Révélation... Nous allons inéluctablement changer de monde, de modes de vie, et mieux vaut tout de suite y réfléchir et agir en conséquence pour amortir la brutalité du changement.
Vision fausse et pessimiste ? Oui, disent les pétroliers et la plupart des économistes ; avec encore trente-cinq ans de pétrole assuré, nous avons bien le temps de voir. Vision réaliste, au contraire, affirme Yves Cochet qui, faut-il le rappeler, est député vert et ancien ministre mais aussi mathématicien. D’une part, les données rassurantes sont inexactes, manipulées à des fins stratégiques ; d’autre part, ces « optimistes » ne s’inquiètent pas de la période qui précédera l’épuisement totale du pétrole pourtant lourdes de risques.
Cette période s’amorcera après que la production mondiale aura atteint un maximum – le pic de Hubbert, du nom d’un géologue dont les théories permettent sans grand risque d’erreur de prévoir son advenue. Très schématiquement, le pic est au sommet d’une courbe en forme de cloche ; après une période d’exploitation en pleine croissance, la courbe s’infléchit puis décline. Prévoir la date du pic, c’est prévoir le moment où débutera la « déplétion » (le déclin de la production). Or, nous sommes à la veille de ce pic ; car si la production mondiale ne s’essouffle pas encore, les découvertes de nouveaux gisements (qui précèdent de quelques années leur exploitation), stagnent en nombre et en volume depuis plus de vingt ans. Le pic, suivi d’un déclin de 2% par an, se situerait entre 2007 & 2020. Autrement dit demain.
Ce détour technique clairement expliqué est au fondement des inquiétudes d'Y. Cochet, inquiétudes d'autant plus fortes qu'au choc énergétique s'ajoutent l'explosion de la demande venant de Chine et de l'Inde, l'amplification du nombre d'actes de sabotage ou de terrorisme et les guerres autour des sources d'approvisionnement.
Les économistes n'ont nullement prévu la déplétion pétrolière à l'exception d'une poignée qui déjà il y a trente ans s'élevait contre des théories ne prenant en compte ni les données de la biosphère ni les lois thermodynamiques qui régissent l'énergie. L’énergie jusqu'à présent n'était qu'un tout petit facteur (5%) dans le calcul des coûts de production et c'est donc pour « un changement profond du modèle économique dominant, établissant l'énergie comme le principal facteur de production » que plaide l'auteur. Des alternatives au pétrole existent, on le sait, mais aucune n'est parfaite, certaines sont prometteuses mais à long terme, de plus il faut tenir compte de l'effet de serre.
Le pétrole bon marché vit ses derniers jours. Profitons-en pour prévenir l'instabilité qui ne manquera pas de s'installer après le pic de Hubbert, même si on ne connaît avec précision ni quand ni comment il surviendra. Des secteurs entiers de la vie économique vont être touchés, s'écrouler, à commencer par le tourisme, l'agriculture et les transports. En réalité, l'ensemble des activités souffrira, toute la population urbaine ou rurale aura des difficultés à se nourrir, se chauffer, se déplacer, sur fond d'inflation, de récession, de conflits sociaux, politiques, internationaux.
Le tableau est très noir et il n'y a pas de plan B. La réponse la plus appropriée ? Organiser la décroissance et faire accepter une sobriété énergétique dès aujourd'hui. Il nous faudra accepter d'aller moins vite, moins souvent, moins loin ; manger des produits moins carnés, plus locaux et plus chers. Sobriété qui, dans « une perspective d'autosuffisance décentralisée », locale et régionale, obligerait à une décroissance des échanges et de la consommation (pas seulement énergétique). Une Organisation Mondiale pour la Localisation, s'occuperait de « protéger le local, globalement», objectif diamétralement opposé à ceux de l'OMC... II va sans dire que seule une mobilisation générale de tous les pays et des populations acceptant une espèce « d'économie de rationnement organisé et démocratique » permettrait d'appliquer un tel programme. Mais les pays du Sud, les premiers à faire les frais du renchérissement du baril, n'y seraient pas contraints afin de garder la possibilité de combler un peu de leur retard.
Pétrole est un livre très fort, un livre militant destiné à convaincre le lecteur de la proximité d'un danger majeur. II y aura des gens qui trouveront le propos exagéré, noirci à l'envi ; qu'ils regardent simplement les schémas annexés et à quels documents se réfère l'auteur. Pourtant, si celui-ci invite avec autant de violence à réagir, c'est que tout espoir n'est pas perdu.
J.A.