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Jean-Luc Wingert : La vie après le pétrole

De la pénurie aux énergies nouvelles.- Autrement, 2006, 236 p.

Depuis l'invasion de l'Irak, pays situé au cœur des deux tiers des réserves mondiales de pétrole, les analystes commencent à s'inquiéter sérieusement du volume des réserves et de la survenue possible d'un choc pétrolier majeur. L’assèchement de la ressource ne risque pas d'être total avant plusieurs décennies, voire bien davantage, mais le débit de la production va très prochainement entrer dans une phase de décroissance alors que la demande des consommateurs se fait grandissante. Connaître le moment où la production mondiale fléchira est donc très important. J.-L.Wingert, ingénieur-consultant, se demande si nous n'en vivons pas les prémisses et si le « pic de Hubbert », du nom de ce précurseur qui dès 1956 avait décrit une méthode susceptible d'estimer le moment de production maximum d'un gisement, n'est pas en passe d'être atteint. Les estimations de chercheurs indépendants qui ont recoupé les données très manipulées des compagnies pétrolières avec des données confidentielles plus conformes à la réalité, placent ce peak oil entre 2010 et 2020, après lequel le déclin sera sinon continu du moins inéluctable ; le rythme décroissant du remplacement des gisements épuisés explique ce déclin, évalué à 2 % par an (50 % en dix ans). Malgré les incertitudes ou le risque d'erreurs qui pèsent sur les chiffres, nos modes de pensée doivent intégrer ce phénomène de déplétion, déjà envisagé par le Club de Rome en ...1972. Les crises de 1973 et 79 étaient des signaux avant-coureurs que malheureusement on n'a pas su ou voulu capter. On a donc trop tardé à prévenir les effets de cette « machine infernale » qui sera à l'origine d'une mutation difficile à imaginer, tant les énergies fossiles (et le pétrole le premier) ont été déterminantes pour le développement de l'Occident. « Un impensé historique » que les contraintes physiques et techniques vont sérieusement secouer. Sans oublier la contrainte écologique qui entravera l'utilisation du charbon et du bois, pourtant abondants, à la place du pétrole.
Saurons-nous nous adapter à ces donnes nouvelles ?
Si l'on ne fait rien dans l'immédiat, le passage du pic provoquera une envolée des prix. Le choc sera brutal, les tensions sociales aussi. S'emparer de toutes les sources d'approvisionnement - l'impérialisme américain est ici violemment dénoncé - ne fera que reculer le problème. Restent alors les mesures destinées à faire baisser immédiatement et progressivement la demande en hydrocarbures, ce qui nécessitera une volonté politique forte, prolongée, forcément impopulaire.
La crise est inédite. Le problème énergétique auquel ont dû faire face nos aïeux dès la fin du Moyen Age - la disparition des forêts surexploitées - a été résolu par l'usage du charbon ; oui, mais cet usage avait été préparé par un processus lent d'accumulation de petites inventions et de mutations sociales qui en deux ou trois siècles ont abouti à la machine à vapeur. Aujourd'hui, la transition énergétique qui se profile, encore ignorée ou méconnue, exige un virage très rapide. Quel peut donc être l'élément déclencheur d'une prise de conscience ? Un embargo, un baril à 200 dollars ? L'opinion ne sera capable d'accepter la réalité que progressivement, en fonction de l'information qui lui sera donnée ; ensuite seulement, les politiques pourront prendre des mesures significatives, des mesures qui, pour être efficaces, seront nécessairement antilibérales. Décroissance, délocalisation, démondialisation deviendront les maîtres mots d'une économie en perte de repères. La démondialisation cependant ne sera pas totale car les télécommunications qui dépensent très peu d'énergie, laisse­ront circuler les idées, faciliteront les décisions à l'échelon local, européen, international, contribueront au maintien de la cohésion sociale pour l'intérêt de tous. Les transports, certes, seront affectés au plus haut point, mais un nouveau type de croissance devrait peu à peu s'installer, modeste mais créatif. On l'espère. L’auteur n'a pas oublié l'apport indispensable des énergies alternatives dont il analyse avantages et inconvénients ; l'avenir sera fait de filières différentes qui deviendront compétitives lorsque le prix du pétrole aura grimpé ; économiser l'énergie et surtout renforcer l'efficacité énergétique aideront aussi à passer du tout-pétrole-bon-marché au pétrole rare-et-très-cher. L'exemple scandinave ici analysé le laisse entendre et démontre combien le modèle américain, libéral et impérialiste, peut et doit être abandonné. Le défi est rude mais des solutions qui paraissent insatisfaisantes aujourd'hui ne le seront plus demain par la force des choses. Comme l'a dit un certain Dubol « par grand vent, même les dindons vo­lent » !
Le livre a été préfacé par Jean Laherrère, l'un de ces géologues pétroliers qui, à la retraite, peut dorénavant s'exprimer librement au sujet du pic de Hubbert et de ce qui importe le plus, l'approche imminente du déclin de la production pétrolière.
J.A.