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Jean-Marc Jancovici, Alain Grandjean : Le plein s'il vous plaît ! La solution au problème de l'énergie.

Seuil, 2006, 188 p., 18 €.

Le prix du pétrole monte ? Et si c'était une aubaine pour le climat ? Ce prix, cependant, est encore beaucoup trop bas pour éviter à la fois la pénurie brutale à venir de cette ressource quasi irremplaçable et le réchauffement planétaire à peine moins brutal, généré par la combustion des énergies fossiles. Voilà le thème que développent dans un livre facile à lire mais très étayé J.-M. Jancovici et A. Grandjean, tous deux sortis de Polytechnique - l'un ingénieur-conseil auprès de grandes entreprises, l'autre économiste.
Avant de proposer la solution annoncée en sous-titre, les auteurs rappellent les conséquences de la combustion des énergies fossiles sur la température de la planète et donc de la responsabilité du CO2. Les scientifiques, beaucoup plus unanimes qu'on le dit souvent, parlent de 5 ou 6° supplémentaires à la fin du siècle ; du jamais vu par l'espèce humaine, d'où l'inquiétude pour tout le règne vivant, pour la survie de l'humanité incapable de s'adapter si vite, physiologiquement et économiquement, à des bouleversements de telle ampleur. Certes on sait déjà tout cela, ou l'on croit le savoir, mais ce « on », au grand étonnement des auteurs, ne représente qu'une infime minorité de Français, parmi lesquels très peu de responsables politiques, très peu de journalistes... Le rappel en la matière n'est donc jamais inutile et devrait être largement relayé par les médias.
Or, la pénurie de pétrole, annoncée pour les décennies prochaines, est également source de grande inquiétude ; comment s'en passer ? Le remplacer ? Les auteurs ont fait le tour des énergies renouvelables et des substituts éventuels, ainsi que, autre piste, sur les moyens de capter le CO émis en quantité par la combustion du charbon encore très abondant. Or, pour être autre chose qu'un appoint énergétique, l'éolien nécessiterait des millions de pylônes, la biomasse, les trois-quarts des terres cultivables ; l'hydrogène sur lequel se portent beaucoup d'espoirs est encore loin d'être la panacée, et la sûreté des conditions de captage du CO dans des couches géologiques adéquates reste incertaine. Quant à l'option nucléaire, elle devrait être élargie sur une très grande échelle. Le salut ne viendra donc pas de la seule technique même si les investissements - énormes - suivaient.
D'autre part, économiquement parlant, le pétrole est nettement sous-évalué, n'intégrant ni les nuisances qu'il provoque ni le patrimoine naturel dont il fait partie, ni le fait que, non renouvelable, il soit une denrée rare. Cette façon de le considérer date de l'époque où furent mis en place les principes de l'Économie moderne, lorsque les ressources naturelles semblaient inépuisables. Dans la même optique, le PIB ne prend en compte que les mouvements monétaires, il continue à croître alors que nous allons droit dans le mur. Sa pertinence est longuement contestée dans le livre.
Mais le temps presse. La question du climat est prioritaire et c'est dès maintenant qu'il faut s'en occuper. Dans quarante ans il sera trop tard. Puisque les hydrocarbures sont responsables pour une grande part de sa dégradation, il faut réduire fortement leurs usage et consommation et comme la production pétrolière voit ses jours comptés, le moment semble favorable pour faire d'une pierre deux coups.
L’idée est de faire payer le pétrole d'abord à son prix réel en le taxant lourdement - les autres énergies émettrices de CO2 également. Lourdement mais progressivement de façon à laisser le temps aux sociétés, particuliers et industriels, de s'adapter à de nouvelles donnes, certes difficiles. La taxation non seulement serait reconduite chaque année mais augmenterait en termes réels, plus vite que le pouvoir d'achat. En une quinzaine d'années, elle porterait le litre d'essence à 3 € avec un baril à 100 $ (le livre est sorti en février 2006). L’avantage de la taxation, sans dérogation aucune, c'est qu'elle toucherait tout le monde et apporterait à l'État des ressources importantes à redistribuer pour atténuer les rigueurs des temps : aux perdants nombreux dans un premier temps, à la recherche, aux énergies de substitution, aux transports en commun, etc.
Rien ne se fera sans grincements de dents ni conflits variés, tout le problème étant de savoir si l'on préfère une décroissance - le mot est lâché - volontaire ou involontaire, un changement progressif de nos modes de vie ou une crise brutale affectant toute la sphère économique et sociale, climatique et biologique.
Qu'une telle mesure soit prise uniquement en France semble intenable, les auteurs affirment cependant que la compétitivité ne devrait pas trop souffrir si la taxe, de type TVA, entraînait la détaxation des exportations et la taxation des importations. Bruxelles étendrait-il la mesure à l'Europe ? En tout cas les auteurs, en appelant à augmenter progressivement et indéfiniment le prix des énergies fossiles, ouvrent une voie de réflexion iconoclaste qui devrait susciter de sérieux débats.
J.A.