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Jean-Marie Chevalier : Les grandes batailles de l'énergie. Petit traité d'une économie violente

Gallimard, Folio actuel, 2004, 472 p.

Économie violente. Dès le sous-titre du livre, on comprend que ce secteur de l'économie, celui de l'énergétique, est loin d'être de tout repos ; les affrontements émaillent son histoire et, comme cette histoire n'est pas terminée, ils continueront de plus belle ...à moins que, urgence et nécessité aidant, les enjeux des batailles du futur convergent plus pacifiquement vers une nouvelle forme de développement - durable - qui concilierait énergie, environnement et développement économique.
C'est en économiste que J.-M. Chevalier fait d'abord appel à l'histoire pour décrire les batailles mouvementées autour de l'énergie. Qui dit bataille dit rapport de forces et ceux-ci ont véritablement commencé au XIXe lorsque le charbon et donc la machine à vapeur ont révolutionné l'industrie. Au charbon s'ajoutèrent un siècle plus tard le pétrole puis le gaz, encore plus performants et faciles d'utilisation. L’accès aux sources d'approvisionnement est devenu le problème majeur des entreprises et des États, problème qui n'a fait que s'amplifier en fonction de la dépendance croissante de tous à l'égard de ces trois énergies, essentiellement du pétrole aujourd'hui (il représente aujourd'hui 40% de la consommation d'origine fossile). L'auteur suit de près les conflits pour le contrôle des ressources dans le monde entier, le déroulement des grandes manœuvres qui ont abouti à la naissance des marchés et des grandes compagnies pétrolières, les effets de la libéralisation, les batailles à répétition pour maîtriser les équipements ou les réseaux de distribution.
En ce début de XXIe, dans un contexte de globalisation et d'interconnexion des systèmes économiques, les conflits armés autour du pétrole atteignent des sommets de violence où souffle comme un vent de panique car l'objet de l'enjeu tend à se raréfier et l'ère du pétrole abondant et bon marché arrive à sa fin. D'autre part, la responsabilité du CO2 dans la dérégulation du climat est clairement reconnue ; d'où il ressort que l'utilisation massive du charbon dont les réserves sont immenses, ne peut en l'état actuel de la technique remplacer le pétrole. Des problèmes immenses se profilent, d'autant plus que le domaine énergétique est complexe : les objectifs à moyen et long terme s'opposent, les acteurs sont nombreux (pays producteurs ou importateurs, entreprises publiques ou privées), de multiples enjeux interfèrent - économiques et financiers certes, mais aussi technologiques, politiques, sociaux, et maintenant écologiques. Que donc tenter ?
Jean-Marie Chevalier est économiste, professeur à Paris-Dauphine et directeur du Centre de géopolitique de l'énergie. Après l'analyse claire et rigoureuse de la situation présente issue du passé, il expose ce qu'il appelle « l'équation de Johannesburg », du nom de la ville où s'est tenu en 2002 le Sommet de la Terre, qui tiendrait compte à la fois des besoins de la planète en énergie, de la protection du climat et du développement économique des pays les plus pauvres. L'auteur propose six champs de réflexion et d'action.
D'abord mesurer les coûts sociaux et environnementaux associés à chaque forme d'énergie, car ces données, comme l'auteur l'a expliqué précédemment, ne sont pas jusqu'à présent comptabilisées dans les prix ; il existe à ce sujet des travaux les plus instructifs. Ensuite, faire de l'efficacité énergétique une priorité internationale, c'est-à-dire faire en sorte que l'offre d'énergie, contrairement à ce qui s'est toujours pratiqué, soit chère, voire très chère et pousse les utilisateurs à réduire leur consommation ; des scénarios ont montré qu'en Europe, ces économies d'énergie primaire pourraient atteindre plus de 30 % ; pour ce faire, toute la panoplie de taxes, réglementations, subventions, investissements serait des plus utiles. D'autre part, réduire les gaz à effet de serre et aller au-delà de Kyoto ; c'est une priorité à mettre en œuvre à l'échelle de la planète, ce qui est encore loin d'être le cas. Quatrième point de l'équation : aider au développement des pays du Sud en favorisant l'accès à l'énergie, l'électricité en particulier ; mais concilier environnement et développement oppose les tenants de l'un et de l'autre. Enfin, l'auteur en vient à la responsabilisation des acteurs, citoyens compris, et à une gouvernance mondiale renforcée. Pour réaliser un tel programme, les batailles engagées ne seront pas moins grandes que par le passé mais elles seront autres ; l'éthique plus que le profit, les conditions de vie des générations futures plus que le désir de produire et de consommer en seront les enjeux.
Toujours est-il que nous abordons la phase de transition, difficile, car les batailles à l'ancienne pour l'approvisionnement en pétrole perdurent, elles sont même devenues porteuses de violences nouvelles et de combats sanglants, dans des zones géopolitiquement instables. Les batailles du XXI pour un développement durable n'en seront que plus rudes et cependant, il est urgent de les entreprendre.
J.A.