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Jean-Paul Besset, Comment ne plus être progressiste… sans devenir réactionnaire

Fayard, 2005, 333 pages, 20 €.

Nos Eglises, nos théologiens ont-ils clairement pris la mesure des menaces qui pèsent sur l’avenir de la planète, de notre humanité, ou partagent-ils le minimalisme perceptible dans certaines des déclarations du Conseil oecuménique des Eglises et des Fédérations Protestantes ? L’acculturation de l’Evangile à la crise existentielle due au dérèglement violent des relations entre le monde du vivant et son environnement naturel serait-elle bridée par l’ampleur de la tâche ?
Les appels à remettre en question nos manières de croire, de penser et d’agir ne manquent pas. Toutefois, les mises en demeure de nous détourner de conduites d’asservissement la nature et de nous convertir à un mode de vie dans lequel l’homme n’a que le statut de « co-créature » dans un continuum qui l’a précédé et le dépasse, émanent le plus souvent du monde laïc.
Parmi les nombreux ouvrages traitant de la crise de la biosphère, le plaidoyer de JP Besset sur l’urgence écologique est singulièrement convaincant, tant il est abondamment documenté et écrit d’une plume mordante.. Pour l’ancien rédacteur de Politis puis du Monde, tous les clignotants sont au rouge : ils signalent que le modèle productiviste a atteint ses limites et qu’il a conduit au ravage de la planète et, plus encore, à la destruction du vivant. L’environnement est un concept anthropocentrique ; aujourd’hui, ce qui est en jeu n’est pas seulement la destruction de “ ce qui environne l’homme ” , c’est la destruction de l’homme dans son système et son milieu de vie. L’évolution de la Terre, ses grands équilibres, sont en train d’être bouleversés à une vitesse accélérée comme jamais, en raison de l’irruption de l’espèce humaine en tant que moteur de cette évolution. Par toute une série d’avancées, l’espèce humaine a mis en place une machine infernale qui menace son propre camp, sa propre espérance de vie. La destruction des fondamentaux de l’espèce - les hommes en tant qu’êtres vivants - entraîne en même temps une destruction de l’humain - en tant que catégorie sociale.
Mettre en doute les bienfaits de la croissance n’est pas une mince affaire. Un “ retournement culturel ” doit obliger l’homme à se détacher de valeurs héritées des Lumières : la croyance en le progrès, le bien-fondé de la croissance continue, le développement bon à tout, de même que la maîtrise rationnelle de la nature, donc à abjurer le schème qui a sorti l’humanité des cavernes et des obscurantismes et qui, des siècles durant, a dispensé des richesses. La question prioritaire n’est plus de savoir comment répartir les richesses mais de choisir quelles richesses il faut produire, et pour qui. Il est indispensable de dépasser le cap du développement durable qui n’est que l’intégration de priorités économiques dans la sphère écologique. L’économie, qu’elle soit libérale ou étatiste, est à refondre en un régime intégrant les acquis de la modernité mis au service d’un projet d’une autre échelle, celle de l’humain solidaire du cosmos.. Ce nouveau paradigme, forgé par Lester Brown, est celui de l’éco-économie. L’imaginaire doit se désaliéner de l’idéologie de la croissance ou le devoir de devenir “ objecteur de croissance ” ! Un tel écart comporte une sérieuse pierre d’achoppement psychologique, le progrès fonctionnant pour beaucoup comme une religion de substitution et conférant à ses fidèles une identité et leur permettant d’échapper à une remise en question personnelle.
Les regards croisés sur l’écologie de Pierre Rabhi et de Nicolas Hulot, Graines du possible (Calmann-Lévy, 2005), offrent un regard plus avenant sur les inquiétudes concernant la santé de la planète. L’éco-agriculteur de l’Ardèche, chantre de la sobriété heureuse pour qui la Création est une grâce, dialogue avec l’animateur de télévision, confiant en l’emprise prospective de la diffusion d’informations objectives et motivées.
Faire prendre conscience de la catastrophe n’a qu’un objectif : l’éviter”, martèle J.-P. Besset. Toutefois, pour donner corps et réalité à la faisabilité des revirements à entreprendre, les vigies de la planète restent succinctes quant à la conduite économique, sociale et politique susceptible de restructurer le cours de l’économie. Christian Coméliau, professeur à l’Institut universitaire d’études du développement de Genève, dans son dernier ouvrage, La Croissance ou le Progrès (Seuil, 2006), propose, quant à lui, une réflexion globale, exempte de toute simplification, sur la croissance économique. Il préconise la recherche d’outils moins réducteurs que le conventionnel PIB pour apprécier le développement d’une société. Disqualifiant les compromis établis entre la légitimité d’une croissance soutenue dans une politique de progrès social et la pensée économique néolibérale, C Coméliau esquisse avec prudence quelques contours d’une économie responsable des équilibres sociaux et adaptée aux ressources de la planète. Une lecture salutaire mais exigeante, à la mesure de la problématique du sujet. Le socialisme voulait changer les structures pour changer l’homme, la croissance soutenable vise l’inverse !
Dans le bulletin du CPED, peut-on taire l’évocation de la Réforme, cette épopée qui, en deux générations, a vu la moitié de l’Occident rénover ses dogmes et changer sa religion ? Aujourd’hui la rébellion ne vise plus Rome mais une économie de profit immédiat, les intérêts captatifs des marchés financiers et les décideurs insoucieux de l’avenir de l’humanité. Si, hier, le mot d’ordre était le retour aux Ecritures et à leur lecture éclairée, à présent la consigne première porte sur le retour à un respect de l’ordre de la Création et des lois de la vie.. Ce parallèle de deux fondamentaux historiques – et bibliques – convaincra-t-il les héritiers de la Réforme d’être aux avant-postes de l’impulsion d’une nouvelle mutation, celle d’un mode de vie où « l’avoir toujours plus » n’a plus cours ? Pour autant que la nécessité du profond changement soit conscientisée et les renoncements afférents acceptés, cette subversion peut être concrétisée avant la survenue d’un nouveau déluge.

Dominique Frommel